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Eclipse totale

Le 15 novembre 2017

C’est lors d’une envie récente de remettre à jour mes connaissances sur l’évolution des premiers hominidés que m’est apparu avec stupéfaction un phénomène que je pensais relégué au siècle précédent. Et qui vaut il me semble une analyse et un sérieux coup de gueule. Flânant comme j’aime le faire dans une maison de la presse, je mets la main sur un magazine de sciences “sérieux” et complet sur Sapiens et l’origine de l’homme. Formidable. 192 pages, un dossier complet agrémenté des dernières découvertes, rédigé par des spécialistes, je n’en doute pas…

Les articles passionnants de succèdent, et retracent chronologiquement l’aventure fabuleuse de la vie, de la complexification et la sélection, et de l’émergence de cette race si singulière qui a su s’adapter, innover, s’imposer et se développer. L’homme, l’homo Sapiens Sapiens.

Je retrace donc le cours de cette passionnante aventure de l’évolution de l’homme. Comment l’homme devient bipède, passe de charognard à chasseur et affine ses techniques d'affût, enterre ses morts et découvre le feu, puis part à la conquête du monde et développe le langage et la culture.

Arrivée page 40, je ressens une gêne à lire et à regarder ce magazine. Retour en arrière, je reprends au début, je feuillette et prête attention aux images. Pour me rendre compte que depuis le début de ma lecture, parmis les 20 images représentant des individus définis séxuellement, AUCUNE ne représente de femme préhistorique. Seule figure : le squelette désincarné de Lucy. Coppens sauve les meubles !

Aucune femme devenant bipède, aucune femme découvrant le feu, aucune femme charognarde ou chasseresse, aucune femme à la conquête du monde ou peignant les murs d’une grotte.

Après l’absence des dictionnaires, les femmes sont iconographiquement et symboliquement absente de la naissance et de l’évolution de l’humanité. L’évolution de l’homme étant pensée et étudiée par le biais de la compétition, la survie, des grands découvertes : que des caractères projetés sur des compétences masculines, on en exclu alors intégralement les individus féminins.

Puis ce texte : “Comme la différence de taille et de corpulence entre les hommes et les femmes est assez marquée, il est probable que les femmes ne sont pas impliquées dans les campagnes de chasses les plus dangereuses”.
Probable ? Pourquoi ? Elle sont peut-être rapides, futées et fortes de leur plus petite corpulence. “Elles sont toutefois solidement bâties et certains ossements montrent les mêmes traumatismes que chez les hommes”. Ah bon ? Donc elles ont dû chasser alors…. Non, aucune déduction dans ce sens, ni logique scientifique. Le cliché stéréotypique et l’effacement du féminin l’emportent.

Histoire d’élargir un peu mon champ de vision, le vais consulter les livres sur la préhistoire au rayon enfant/ado de la bibliothèque. Le phénomène est quasi-général : les livres et autres manuels projettent un passé sur un ancêtre exclusivement masculin, fort et compétitif. Je consulte l’iconographie sur Google et découvre avec stupéfaction l’oeuvre du peintre de la préhistoire, Zdenek Burian qui semble avoir oublié en route que 50% de la population étaient des femmes !

Cette représentation masculinisée des êtres préhistoriques, je me rends compte que j’ai été éduquée avec. Et je sais que nous sommes une grande majorité à nous imaginer les sociétés primitives avec des images de chasse, de maitrise du feu et de conquêtes viriles. Une énième entrave à la légitimation des femmes, et à leur valorisation dans l'histoire et dans l’évolution des société humaines. En plus de difficultés à pouvoir se projeter sur des figures féminines fortes et affronter la vie avec confiance et détermination, les petites filles doivent se construire dans un monde où elles sont exclues des fondements mêmes de leur espèce, pour être assignées à des rôles annexes et secondaires.

Depuis que j’ai commencé l’écriture de cet article, une étude britannique très intéressante a été publiée. Je ne suis pas surprise d’y découvrir que l’analyse des os de femmes préhistoriques ont révélé des individus 7 fois plus forts que nos athlètes actuelles re-mettant en question ainsi le rôle des femmes au néolithique. Il faut s’attendre à ce que les prochaines découvertes remettent en question nombre des stéréotypes auxquels nous avons été habitués et dans lesquels la société aime se complaire, et je m’en réjouis d’avance.